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Alexandre Griboïedov ou le génie sacrifié

Posted by Kris Roman on February 29, 2008

          Par Tatiana Sinitsyna, RIA Novosti          Téhéran. 11 février 1829. Une foule effrénée de Perses fanatiques dévaste et pille la mission diplomatique russe. Les 37 personnes qui y travaillent sont atrocement mutilées, un seul réussit à se sauver. La foule a littéralement explosé en apprenant que deux femmes chrétiennes, une Géorgienne et une Arménienne, se sont réfugiées dans les murs de la mission russe. “Le drapeau russe vous protégera”, leur avait assuré l’ambassadeur, Alexandre Griboïedov, 34 ans. Après avoir passé son uniforme de parade, celui-ci apparait devant la foule: “Ressaisissez-vous, sur qui portez-vous la main? C’est la Russie qui se trouve devant vous!”. Mais il est aussitôt mis à terre.Alexandre Griboïedov avait pour mission de réclamer à Téhéran une indemnité de guerre et d’exiger le rapatriement des prisonniers russes. Son intransigeance lui fut fatale.Ainsi disparut l’un des auteurs les plus brillants de sa génération, ouvrant une époque à la fois faste et sombre pour la culture russe, qui allait perdre en douze ans, avec Alexandre Pouchkine et Michel Lermontov (morts des suites de duels en 1837 et 1841), trois écrivains et poètes qui, par la force de leur oeuvre et le sacrifice de leur génie, ont véritablement lancé l’âge d’or de la littérature russe.Le corps de l’ambassadeur fit l’objet d’une abominable profanation. Il fut traîné sur les pavés, et sa dépouille jetée sur un tas d’ordures et couverte de chaux. Le cadavre du diplomate, compositeur et écrivain ne put être identifié que grâce à une mutilation qu’il avait à la main, souvenir d’un duel. On posa le cercueil sur un corbillard tiré par des mulets, qui l’emporta vers la frontière russe. Pouchkine, qui voyageait alors au Caucase, croisa ce chariot funéraire au détour d’un chemin de montagne…”Je suis jeune, je tombe facilement amoureux, je suis musicien, poète… Bref, il est impossible que je me sacrifie sans une contrepartie un tant soit peu convenable…”, avait écrit Griboïedov dans une lettre à un ami en mai 1818, après avoir enfilé pour la première fois son habit de diplomate. C’est le fameux diamant Shah, envoyé à Saint-Pétersbourg par le shah de Perse, qui constitua cette “contrepartie convenable” pour l’assassinat de l’ambassadeur russe. Ce diamant fut dès lors qualifié de “sanglant”. Cette pierre, d’une beauté rare (90 carats, 18 grammes, 3 cm de longueur, couleur jaune, d’une extrême clarté), avait été transmise pendant près de mille ans d’un roi à l’autre, comme en témoignent les inscriptions gravées sur ses facettes. A l’heure actuelle, le diamant est conservé au Fonds diamantaire de Russie (au Kremlin de Moscou).Alexandre Griboïedov laissa à la culture russe deux belles valses et une oeuvre littéraire immortelle, la comédie “Du malheur d’avoir de l’esprit”, l’une des pièces les plus étonnantes de la littérature russe. D’innombrables citations tirées de cette oeuvre sont rentrées dans le langage quotidien et devenues des proverbes ou des aphorismes (comme par exemple “Je serai heureux de servir; ce qui me répugne, c’est d’être asservi”, “Ce que nous avons le plus à redouter, c’est la colère des maîtres et aussi leur affection”, “Tout est toujours mieux là ou l’on est pas”, ou encore “Les gens heureux ne regardent jamais l’heure”). Les personnages de cette comédie incarnent des archétypes que l’on croise encore de nos jours dans la société russe.Alexandre Griboïedov naît en 1795 à Moscou, dans une vieille famille aristocratique jalousement attachée à l’esprit patriarcal. Plusieurs de ses parents serviront de modèles pour ses personnages satiriques. Le jeune homme, particulièrement doué, entre très tôt à l’Université de Moscou. Il y fait ses études en même temps dans trois facultés différentes: lettres, droit et physique et mathématiques. L’esprit de liberté et d’idéaux nouveaux qui règne dans l’établissement trouve un parfait écho dans la nature du jeune homme. Il se tourne vers la littérature, compose des vers et des comédies, mais également des articles polémiques.Maîtrisant six langues étrangères à la sortie de l’université, Griboïedov souhaite se consacrer à la science. Mais le destin en décide autrement: le jeune homme entre au Collège des Affaires étrangères, qui l’envoie au Caucase, où la guerre fait rage à l’époque.Devenu secrétaire de la Mission russe en Perse, le diplomate commence à rédiger “Du malheur d’avoir de l’esprit”. “J’avais du temps en abondance”, expliquera-t-il par la suite à ses amis. Il se laisse prendre au jeu de la rédaction de cette comédie, et sa plume se fait particulièrement légère. En 1824, on lit déjà cette oeuvre brillante dans les salons moscovites et pétersbourgeois. Des copies du manuscrit sont rapidement diffusées, conférant à l’auteur une célébrité inouïe.Il reste alors à Alexandre Griboïedov cinq ans à vivre. Il joue un grand rôle dans la préparation et la conclusion, en 1828, de la Paix de Turkmantchaï avec la Perse, dont les conditions sont très avantageuses pour la Russie. En guise de récompense, le tsar lui accorde le titre de ministre plénipotentiaire, c’est-à-dire d’ambassadeur, en Perse. Brillant diplomate, charmant et plein d’esprit, possédant un don pour la persuasion et inspirant la confiance: tel est le portrait que ses contemporains ont dressé de lui.Cependant, ce brillant cavalier se montre plutôt sceptique envers le sexe faible. Ses amis et parents se disent même certains qu’il ne se mariera jamais, faute de pouvoir trouver une femme qui puisse supporter sa nature ironique et caustique. Néanmoins, à l’âge de 33 ans, Griboïedov tombe fou amoureux de la princesse Nina Tchavtchavadzé, 15 ans, fille de son ami de Tiflis (aujourd’hui Tbilissi), le prince et poète géorgien Alexandre Tchavtchavadzé. Le mariage sera prompt mais heureux.Au début de l’année 1829, accompagné de sa jeune épouse enceinte, Griboïedov se met en route pour la Perse. Il laisse Nina temporairement à Tabriz, à la frontière, pour aller seul à Téhéran, où l’attend son destin tragique…Nina, anéantie par la nouvelle de la mort de son époux, accoucha avant terme. L’enfant, aussitôt baptisé Alexandre, en l’honneur de son père, ne survécut pas. La veuve âgée de 16 ans, dont la beauté fut souvent comparée à celle de Natalia Pouchkina, l’épouse de Pouchkine, fit voeu de célibat et pleura cette perte durant le reste de sa vie. Nina Griboïedova vécut 53 ans. Tous les jours, elle parcourut le chemin accidenté qui mène au mont Mtatsminda, où, dans un petit temple aménagé devant l’église Saint-David, reposaient son mari et son enfant. Nina fit construire une chapelle au-dessus de la tombe et y fit ériger la statue d’une femme en larmes la représentant. Sur la tombe, on peut lire cette inscription: “Ton esprit et tes actes sont immortels dans la mémoire russe; mais pourquoi mon amour t’a-t-il survécu?…”.

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